ew York City. Ça commence souvent dans les gigantesques terminaux de l'aéroport JFK. Un petit passage par l'INS, les services d'immigration et de naturalisation et puis je roule tranquillement sur la voie express Van Vyck, dans le Queens.
Déambulant sur Queens Boulevard, avec les ombres spectrales des HLM de Queensbridge fracassant mon capot jusqu'à ce que je trouve enfin celui
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de Luis, mon guide et protecteur. Pilotant une Chevrolet asthmatique et lui faisant cracher poumons métalliques et viscères mécaniques sur le pont de Queensboro. Pénétrant Manhattan dans une extase œcuménique. Je sens le souffle (ou devrai-je dire le soufre) brûlant et humide de la ville sur mon visage.
Aujourd'hui, les émanations qui bombardent les Five Borough de la ville sont largement cancérigènes : Brooklyn et le Bronx accumulent trop de foyers de misère, Harlem vomit ses entrailles, Staten Island subit une attaque apoplectique, le Queens voit sa température monter à une vitesse vertigineuse. Le ventre de New York doit subir une amputation d'urgence. Comme un jeune dealer plombé, se tordant de douleur dans une ambulance lancée à toute allure dans les rues de la grosse pomme pourrie.. Des tempos hypnotiques de rap déversés par un énorme ghetto-blaster se mélangent aux visions eschatologiques du blessé.
Moi-même, un goût métallique dans la bouche, pissant dans un terrain vague sur la ligne B du métro, direction Coney Island, enclenchant la révolution dans mes
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neurones. Croisant Latinos et Pakistanais, captant dialectes africains et éclats cyrilliques. Evoluant dans des quartiers tenus en laisse par l'organisation Cosa Nostra, l'Organisancya, par les gangs Crips et Bloods.
Dans Astoria, Queens, la reine du crépuscule, je marche devant les innombrables boutiques de cautionneurs pour immigrants fraîchement débarqués, de spécialistes d'empreintes digitales, d'avocats pas chers. Des pauvres immigrants baragouinant l'anglais, menottés, se voient lire leur droit en anglais et en espagnol par les flics du NYPD. Les flics assassins d'Amadou Diallo ( jeune Guinéen abattu de 41 balles sur le seuil de sa maison par la police alors qu'il sortait son trousseau de clés) ont été acquittés et les forces de l'ordre quadrillent le Bronx. J'ai des maux de tête quand je vois la face arrogante du maire Giuliani exposée par les Sony bon marché d'un magasin coréen. Mon pote resquille le métro et se fait alpaguer par des flics en civil. Undercover est le terme sacré. Des flics habillés en rappeur, en rasta, en clochard nauséabond exhibent des insignes. Mon pote menotté et ramené dans un
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precint (commissariat) où on le menace d'expulsion du territoire des Etats-Unis. Vingt-quatre heures de cellule pour un vulgaire jeton d'un dollar et cinquante cents (à peu près neuf francs), entouré de dealers, de homen less, ces sans-abris auxquels le Maire fait la chasse.
Je circule dans Manhattan hypocondriaque et constate une accélération du pouls de la ville. Giuliani tente de ramener la loi, l'ordre et la propreté. Mais je vois bien que ce n'est qu'une vulgaire entreprise de camouflage. A chaque coin de rue, sous le masque, le visage de la pauvreté et de la violence éclate d'un rire sarcastique. Hier à Brownsville, une plaie urbaine purulente, deux gamines portoricaines ont flingué à bout portant un chauffeur de taxi.
Suant dans le métro, m'endormant presque. Ratant ma station et me retrouvant de nouveau à De Kalb Avenue, Brooklyn.
De nouveau la fièvre m'agrippe. Je suis dans un restaurant Soul Food à Harlem, quelque part prés de Malcolm X Boulevard, une serveuse haïtienne m'apostrophe en
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français. Ma tête tourne comme dans un film de Spike Lee. C'est la Jungle Fever, cette fièvre des monstrueuses constructions urbaines qui affole mes neurones. Devant l'Apollo des lascars flambent sur des motos de compétition. Sur une artère anémiée, un dealer appâte un toxico exsangue. Quand la nuit tombe, certains secteurs du quartier se transforment en théâtres du monde. On y joue des tragédies modernes et urbaines. Une bande de gamins calibrés fera office de cœur. A Staten Island, un quartier a été baptisé Killah Hill, la colline des tueurs. Et mon crâne continue de tanguer invariablement.
Courir à l'hôpital et se faire soigner par un médecin commis d'office.
Pendant un instant je pénètre dans l'esprit d'un jeune thug, une caillera comme on dirait en France. Me bâtissant une réputation a coups de flingue, arpentant le bitume à la recherche de cash. Ma mère qui paie ses emplettes avec des foods stamps, les coupons alimentaires du gouvernement. Ma sœur de seize ans en cloque et accroc au crack. Mon père parti il y a longtemps. Je me rappelle seulement qu'il parlait et
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marchait comme une petite frappe de rue. Les tours de la cité. Le donjon. Les mecs jouant aux dés à même le sol. L'hécatombe scolaire. Je vends de la came comme un dingue, aux gosses, aux vieux. J'achète des baskets à huit cents balles et je remplis le frigo de ma mère, et je crache sur le gouvernement qui se fout que l'on vive barricadé dans les cités comme des animaux. La nuit dernière, à New Lots, des flics sous couverture me sont tombés dessus. Menottage, garde à vue, photos anthropométriques puis direction la prison de Riker's Island.
Je me réveille en sueur. Putain, je regarde ma fenêtre et je n'y vois pas de barreaux. Mon voyage dans la tête d'un autre est terminé mais je suis toujours incarcéré dans la ville. Je regarde par la fenêtre et j'aperçois les contours du Brooklyn Bridge.
Effaçant la cassette du cauchemar. Traçant des lignes mentales par-dessus les plans de métro. Explorant les entrailles du monstre.
A n'importe quel moment New York risque l'hémorragie interne. Si Brooklyn est emporté par une embolie cérébrale, c'est toute l'Amérique qui finira par chier sur la
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moquette. Les yuppies de Wall Street marcheraient presque sur les clochards tellement le roi Dollar les aveugle. Des Indiens Cherokees défoncés à de la gnole bon marché sont venus de loin pour rencontrer un guérisseur. Les orateurs Noirs prédisent la venue des Douze Tribus d'Israël et la destruction de l'Amérique Blanche. On peut acheter un calibre à seize ans mais on n'a pas le droit de fumer une cigarette ou boire une bière. La chaleur donne des vertiges à NYC. Les buildings transpirent et les ghettos suffoquent. Les boissons chimiques vendues dans les épiceries et les Seven Eleven achèvent les diabétiques. Dents en or, bas sur la tête, casquette à l'effigie des New York Yankees, les lascars du block tiennent les murs comme leurs homologues des quartiers du monde entier. Mon Pote Miguel, de Porto-Rico m'explique que les gens du ghetto se foutent royalement que Clinton se soit fait pomper par Monica Lewinski. Ils veulent que l'argent investi dans les frappes sur l'Irak servent plutôt à construire des écoles décentes et à nourrir des familles qui crèvent la dalle. Je marche dans les rues de Brooklyn, examinant les
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stickers pour la libération de Mumia Abu Jamal. Ça me fait penser à une anecdote dans l'avion. J'avais demandé le quotidien Libération à l'hôtesse de l'air et elle m'a répondu qu'on ne libérait personne à l'intérieur de l'appareil. Le journaliste Noir ex-Black Panther croupit toujours dans sa geôle de Camp de l'enfer (en fait la prison de Camp Hill, ironiquement rebaptisée Camp Hell) dans le trou du cul du monde, j'ai nommé la Pennsylvanie.
New York peut vous rendre méchamment parano. Comme ce rappeur qui m'affirmait avoir été filé dans la rue par des agents du Gouvernement. See IA ou FB Eye, c'est toujours une question de vision. Big Brother veut tout voir. Un autre rappeur m'a aussi donné une définition intéressante de la télévision : Tell Lie To Your Vision : traitez vos visions de menteuses. Une des forces du hip hop new-yorkais : l'underground. L'abysse, l'abîme, le précipice. Les énergies primales et souterraines. Marchant inlassablement dans les interminables boulevards, avec autour de moi des mecs qui balancent des rimes sur Ronald Reagan. Il est clair,
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comme disait Gil Scott Héron, que la révolution ne sera pas télévisée. Car la révolution est ici.

 

Jimmy Hoffa

 

 

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