ew-York, the city never sleeps. Propulsé des entrailles de l'aéroport JFK jusqu'aux limbes d'Atlantic Avenue, Brooklynn, ma caméra mentale opère d'improbables travelling. Avenues mythiques et arrières rues aux forts relents de tiers-monde, trottoirs luisants et impasses ubuesques. La Grosse Pomme pourrie par les vers de la corruption et du crime. Dans la rue je croise ces vers obèses abominablement repus. Le cauchemar climatisé aère
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les canalisations de mon intellect. Five boroughs : Manhattan, la vaine illusion électronique, le Bronx, l'abcès béant, Brooklyn, la Mecque du hip hop, le Queens, labyrinthe dantesque et Staten Island, la ville des moines shaolin et des trente-six chambres de la Perception.
Il faut encore filer le long du Van Vyck Express Way pour rejoindre Manhattan. En arrivant sur le pont, les bâtiments désincarnés de la cité Queensbridge me font un sourire macabre. Le Queens est la reine du crépuscule. Les buildings de Manhattan cachent des océans de misère. Jamais l'expression concrete jungle, pourtant largement galvaudée, n'aura été aussi véridique. Les clodos de NYC n'auront pas tous été neutralisés par l'honorable maire Giuliani. Près de Port Authority, la gare routière, les parias et autres exclus du rêve s'agglutinent. La ville toxique, speedée, sous crack, m'hypnotise. Je sens le rythme des pulsations cardiaques de la mégalopole. Les nuisances organiques sonores sont amplifiées par les tempos magnétiques qui s'arrachent des enceintes des bagnoles. La ville relève du sampling,
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du collage. Les sirènes de police enveloppent un million de dialectes, les lumières deviennent paranos. Je vois des latinos dans le block, énorme Jésus en or autour du cou. Un kilo facile. Un bijou porté par les grosses pointures du ghetto. Quelques séquences plus tard je suis dans la Grande Bibliothèque de NYC, là où des rappeurs faméliques et frigorifiés trouvent refuge, se nourrissant de Shakespeare et de Bertrand Russell. Je consulte de vieux manuscrits byzantins. Dans le Bronx je contemple des graffitis maintenant immémoriaux. Le South Bronx, descendez à Hunt's Point : des spectres phosphorescents de substance chimique vous offriront peut-être la danse du crackhead. Le métro. Un flic derrière chaque tourniquet. La mairie appelle ça Tolérance Zéro. Là où il y a de l'argent et des touristes. Dans les beaux quartiers. Ma caméra filme le bouillonnement des cuisines de l'enfer, le quartier s'appelle Hell's Kitchen. Les flics ont depuis longtemps fui les miasmes émanant des énormes marmites. Le quartier du Bowery est un long gargouillis dans la bouche crasseuse d'un vieux pochard. Mon angle de vision englobe aussi Canal
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Street ou des Chinois revendeurs de souvenirs sont menottés par les flics du NYPD (New-York Police Departement). D'autres Chinois, avec des carrioles, disparaissent dans les profondeurs de la ville en quelques secondes. Gros plan sur une voiture de police avec trois inscriptions sur la carrosserie: Courtesy, Respect, Professionnalism.
Atlantic Avenue à Brooklyn. Des immigrants arabes tentent de survivre. Salaires misérables et dollars poisseux. Le billet vert pour lequel des types flinguent d'autres types. La scène suivante me propulse au sud de Brooklyn, Brighton Beach. L'océan atlantique où de vieux juifs trempent leurs pieds malades. A l'ombre de Coney Island en fleurs, aux pétales d'acier rouillé. On me refuse l'accès d'un disquaire parce que je ne suis pas russe. Ici on est à Little Odessa et c'est la mafia ukrainienne qui dicte ses lois. Je bouscule un type dans la rue, il s'arrête, il réfléchit : "Est-ce que je vais buter ce petit con perdu dans notre territoire?". Ma caméra mentale fonctionne normalement. L'air du large chasse la puanteur urbaine de mes
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circonvolutions cérébrales.
Le Queens. South Side pour être plus précis. Rebaptisé South suicide Queens. Les gangs de L.A., les fameux Crips et Bloods, ont émigré à New-York. Les couleurs criardes déchirent la nuit. Des bagnoles ivres prennent d'étranges trajectoires. Mon pote rappeur Jay me raconte qu'un de ces meilleurs amis s'est fait effacer juste devant sa maison. Les tireurs voulaient tuer son cousin. Les passagers des avions qui quittent JFK n'imaginent même pas la profonde dépression de ce quartier, situé à quelques encablures de l'aéroport.
Manhattan, de la 42ème à la 49ème rue, West s'il vous plaît. Les vendeur de weed (l'herbe locale) m'apostrophent religieusement à tous les coins de rue. J'ai la fièvre. Pas assez d'argent pour aller à l'hôpital. Il n'y a pas de Sécu. Faut raquer à la caisse avant de recevoir des soins. Dans la rue, les gens n'ont plus de dents, ils sont à moitié aveugles, diabétiques, cancéreux. Une nation de malades. Noirs, Latinos et quelques Blancs malchanceux crevant la dalle.
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Les tréfonds du métro. Les audacieux resquilleurs risquent un sérieux passage à tabac assorti d'un séjour au pénitentier. La carte du réseau bombarde mon intellect de messages subliminaux : un entrelac de veines colorées irriguant le monstre, de minuscules vaisseaux sanguins explosant en impact assourdissants. Les stations défilent : Bushwick, Flatbush, Wilson Street. Nous survolons le ghetto de Brownsville, East New-York. Spots de came gangrénant toutes les artères, liquor-stores et églises décrépites. Les gosses braqueurs, que l'on appelle des stick-up kids, braillent à tue-tête que le monde entier est un ghetto. Un autre quartier, Bedford-Stuveysant, surnommé Do or Die, marche ou crève. Mike Tyson est un enfant du quartier. Des tribuns clament que c'est la CIA qui a rapporté la coke dans les ghettos. D'autres orateurs se succèdent : "Où sont les laboratoires qui fabriquent la came, dans le ghetto ou dans la jungle amazonienne ? Où sont les fabriques d'armes automatiques ? Dans le ghetto?".
Harlem, 125ème rue. Des membres de la nation des 5% tiennent un meeting. " 85%
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des populations (Africains, Asiatiques, noirs-Américains) vivent dans les ténèbres de l'esclavage mental et économique. 10% d'occidentaux multinationalisés les maintiennent dans cet état de quasi servitude. 5% d'hommes noirs, les rares élus, possèdent la suprême vérité et vont tenter de libérer les autres 85% ". Voilà en gros leur théorie. J'ai voulu en savoir plus sur ces hommes et ces femmes. Les hommes s'appellent gods, les dieux, entre eux. Ils appellent les femmes earth, la terre. Une de leur expression favorite est word is bond, la parole est le lien indéfectible. Les jeunes filles sont appelées wisdom. Leur vocabulaire mystique a été repris par la communauté hip hop.
Toujours dans Harlem, Malcom X boulevard. Les leaders assassinés peuplent Harlem. Martin Luther King Boulevard. Un boulevard de balles et de douilles. Et puis je dérape dans Spanish Harlem. Immigrants fraîchement débarqués, gangsters homologués, hommes d'église prêchant dans le désert glacé des rues.
Traversant ce quartier appelé Alphabet City, grouillant de pauvre hères analphabètes,
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j'observe l'étrange symétrie des avenues A, B, C. L'économie schizophrène de la ville tourne autour de la coke. Les dealers contrôlent leur spot comme un panoptique de Foucault. Le singe qui squatte le dos des camés n'a jamais été aussi vorace. Je vois des toxicos courbant l'échine sous le poids de la Guenon. Soudain le monde m'apparaît froid, terriblement froid.
Ma fièvre n'est plus qu'un mauvais souvenir. Au loin, on peut discerner les hauteurs de Riker's Island, le grand pénitencier qui se trouve à quelques encablures de Times Square. Le grand Terminus de la Criminalité. Une zone criminogène. Déversant des effluves cancérigènes dans l'organisme malade de la ville. Chaque petite tumeur a grossi dans les rues puis a été impitoyablement phagocytée par des anti-corps fascistoïdes.
La ville, c'est vrai, ne dort jamais. Elle clignote dans ma tête. Les néons sales agonisent. Sans fin. J'aime et je déteste cette ville comme une fille qui m'aurait brisé le coeur. Mon propre rythme cardiaque s'accélère quand je brûle les rues de
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New-York. Five Boroughs. Cinq fragments de cauchemar.

 



Jimmy Hoffa

 

 

 

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